Ces jours-ci, nous célébrons le centenaire de la parution du livre le plus polémique du XXe siècle, à savoir : De la poésie antéislamique de Taha Hussein (1889-1973). Cet ouvrage a réveillé une raison endormie dans le monde arabe depuis l’époque des mu’tazilites. Et il a fait sortir les takfiristes de leurs tanières, arraché les masques de leurs visages et placé l’intellectuel arabe et maghrébin face à sa responsabilité historique, voire face au pouvoir du choix philosophique et politique : choisir la modernité et la raison, ou demeurer dans le passéisme et le takfirisme. Durant un siècle de débats, et malgré l’évolution des supports et les progrès de la technologie, il me semble que le monde intellectuel et culturel qui nous entoure n’a toujours pas dépassé cette étape dans laquelle Taha Hussein écrivit son livre De la poésie antéislamique. Les mêmes jugements continuent encore aujourd’hui d’être portés sur nombre de voix qui croient en la raison, qui croient au citoyen avant de croire au croyant. Il me semble que l’aventure de Taha Hussein avec la raison et avec la question audacieuse ne fut ni un simple hasard, ni le fruit des injonctions de ses maîtres, ni une manière de régler ses comptes avec des institutions éducatives qui auraient constitué chez lui une sorte de complexe psychologique. Elle reposait plutôt sur un choix dans la lecture et dans l’analyse, au fil de cette remarquable trajectoire intellectuelle. Dès les débuts de son parcours intellectuel et littéraire, le jeune Taha Hussein rencontra très tôt une figure majeure de la pensée historique et de la civilisation humaine : l’érudit Abd al-Rahman Ibn Khaldoun (1332-1406). Il le rencontra à travers la première thèse universitaire qu’il consacra à cette figure et qu’il soutint à la Sorbonne en 1917, sous le titre : La philosophie sociale chez Ibn Khaldoun. Quelle rencontre que celle-ci !
Cette rencontre entre Ibn Khaldoun, le Maghrébin et l’Andalou, auteur de la Muqaddima et héritier de la lignée intellectuelle d’Ibn Rushd et d’Ibn Hazm, et le jeune Taha Hussein, cet Oriental méditerranéen, eut lieu alors que ce dernier n’avait pas encore vingt-huit ans. Elle ne fut ni une rencontre fortuite, ni une simple coïncidence académique. Elle fut un choix, et un choix décisif dans le tracé ultérieur de l’itinéraire intellectuel controversé de Taha Hussein.
Aujourd’hui, un siècle après la publication de De la poésie antéislamique, dès qu’il est question de raison et de pensée des Lumières, le nom de Taha Hussein est évoqué avec force et souvent avec ferveur. Les prises de position se partagent alors entre adhésion, dénégation et hésitation. Un débat comparable s’est également construit autour de l’œuvre d’Abd al-Rahman Ibn Khaldoun.
Remuer ces deux noms dans leurs tombes, c’est remuer l’histoire elle-même. Et, dans ces temps où la raison recule, s’attarder auprès de ces deux noms, les tirer de leurs tombeaux pour les faire à nouveau parler au présent, me paraît non seulement nécessaire, mais urgent.
Et lorsqu’il n’existe pas de consensus autour du nom d’un grand penseur ou d’un grand créateur, c’est là une situation plutôt positive. C’est précisément ce qui s’est produit, et continue de se produire, autour de Taha Hussein, critique et penseur qui n’a laissé aucun verrou sans essayer à en comprendre le mécanisme. Taha Hussein n’a pas limité ses combats à la poésie antéislamique, combat qui souleva contre lui les hommes de religion, les juges, les linguistes et les hommes politiques, ni à la question de l’identité culturelle égyptienne, dont il entreprit de redéfinir, s’attirant ainsi un vaste capital d’adversaires venus de tous les horizons, de la politique à la littérature, en passant par les hommes de religion. Cette exigence intellectuelle, cette audace dans l’interrogation, allèrent jusqu’à Ibn Khaldoun : sa thèse, La philosophie sociale chez Ibn Khaldoun, fut elle-même une véritable bataille intellectuelle avec Ibn Khaldoun, engagée depuis les amphithéâtres de la Sorbonne. Mais une question demeure : Taha Hussein disposait-il des instruments méthodologiques nécessaires pour lire Ibn Khaldoun et le soumettre à la critique, lui qui n’était ni historien ni sociologue, mais avant tout un écrivain et critique littéraire ? Dans une telle configuration épistémologique, Taha Hussein avait-il réellement compris Ibn Khaldoun ?
La figure d’Ibn Khaldoun a occupé les élites intellectuelles arabes et européennes depuis la publication de la Muqaddima, et plus encore depuis sa traduction en français. Celle-ci a constitué comme un signal d’alarme épistémique pour des générations de penseurs : hommes politiques, historiens, sociologues, économistes, anthropologues…
La figure d’Ibn Khaldoun n’a pas seulement retenu l’attention des spécialistes des sciences humaines et sociales ; elle a également nourri l’imaginaire des romanciers. Ainsi, le romancier Bensalem Himmich lui a consacré un roman en arabe intitulé (Al-?Allâma) (L’érudit), Abdesselam Cheddadi, spécialiste d’Ibn Khaldoun et traducteur de la Muqaddima en français, lui a également consacré une biographie romancée en français, publiée en 2017 sous le titre Ibn Khaldoun : une biographie romancée.
Plusieurs décennies après sa soutenance, la thèse du jeune Taha Hussein sur Ibn Khaldoun a suscité de nombreuses critiques et réactions, de la part de penseurs, d’historiens et de philosophes dont la rigueur et le rationalisme sont largement reconnus, parmi lesquels le penseur algérien Mustapha Lacheraf, le syrien Sati‘ al-Housri et le tunisien Mohamed Talbi.
Le premier reproche adressé par les détracteurs de Taha Hussein à sa lecture de la Muqaddima d’Ibn Khaldoun tient à son recours à une traduction jugée imprécise et incomplète, celle réalisée par De Slane. Plus encore, ils lui reprochent de ne pas avoir, dans ses citations, recours au texte arabe original, qu’il connaissait pourtant fort bien, et dont Étienne-Marc Quatremère (1782-1857) avait établi accompagné d’un appareil de notes particulièrement précis. Ou, du moins, supposent-ils qu’il le connaissait, puisque cette version était considérée comme la plus fiable. Pour ma part, je pense que Taha Hussein lisait bien le texte arabe dans son original et que, lorsqu’il citait Ibn Khaldoun, il s’épargnait simplement l’opération de traduire lui-même le passage en reprenant directement le texte traduit.
Je pense également qu’à cette étape de son parcours, sa maîtrise du français ne lui permettait peut-être pas encore de lever certaines complexités propres au texte de la Muqaddima. Il empruntait alors le chemin le plus direct : celui de la traduction.
Certains critiques reprochent par ailleurs à Taha Hussein d’avoir abordé Ibn Khaldoun sans être lui-même historien ni sociologue. De ce fait, estiment-ils, nombre de ses jugements relèveraient davantage du champ de la critique littéraire, fondée sur la sensibilité et l’intuition, et accordant au goût une primauté plus grande qu’à la raison. Ses détracteurs oublient toutefois que Taha Hussein a lui-même écrit sur l’histoire islamique, sur l’histoire antéislamique, ainsi que sur les périodes omeyyade et abbasside. Et lorsqu’il consacrait une étude à un poète ou à un écrivain, l’histoire n’en était jamais absente.
Il en fut ainsi dans ses travaux sur Bashshar ibn Burd, al-Ma‘arri, Abu Hayyan al-Tawhidi et sur bien d’autres figures qu’il entreprit d’étudier. Taha Hussein est un écrivain encyclopédique, à l’instar d’Ahmad Amin, d’Al-‘Aqqad, de Louis Awad, de Qasim Amin et d’Ali Abd al-Raziq. Ces élites intellectuelles passaient avec aisance de l’histoire au fiqh, de la littérature à la sociologie, sans nécessairement nommer les champs du savoir par leurs appellations disciplinaires.
Certains critiques de Taha Hussein lui reprochent également d’avoir employé à l’égard d’Ibn Khaldoun des qualificatifs sévères : opportuniste, arrogant, menteur. Or, lorsque nous revenons à la biographie d’Ibn Khaldoun et à ses rapports avec le pouvoir, nous constatons que nombre de ces caractéristiques humaines semblent bien présentes dans son parcours. Taha Hussein cherchait tà faire entrer Ibn Khaldoun dans l’espace de l’humain, avec ses failles, ses ambitions et ses rêves. Il écrivait sur le rapport de l’intellectuel au pouvoir, une problématique complexe, en citant les déplacements d’Ibn Khaldoun d’une cour à l’autre, entre les palais des souverains du Maghreb et de l’Andalousie. Certains adversaires de Taha Hussein l’accusent encore d’avoir « occidentalisé » Ibn Khaldoun, c’est-à-dire de l’avoir appréhendé à travers le centrisme européen.
Cette accusation est, pour une part, fondée et compréhensible. Taha Hussein, comme nombre des élites éclairées de son époque, rêvait d’une société arabe et musulmane à l’image de l’Occident moderne et technique : une société organisée autour d’institutions, de la citoyenneté, de l’urbanité et de la civilisation, du respect de la liberté des femmes, de la gratuité de l’enseignement et de la compétition politique.
C’est ce qui conduisit cette première génération d’intellectuels ayant noué un rapport étroit avec l’Occident à mesurer le degré de développement du Machreq à celui de l’Occident.
Et je pense que l’Occident demeure encore aujourd’hui un objet de désir, voire de convoitise, pour nombre de citoyens orientaux et nord-africains. Si les frontières des pays occidentaux s’ouvraient demain, il ne resterait sans doute qu’une minorité de jeunes dans les pays arabes et en Afrique du Nord. Plus d’un siècle après la soutenance, en 1917, de la thèse de Taha Hussein consacrée à Ibn Khaldoun, cet ouvrage revient au centre de la discussion et des débats entre les héritiers d’Ibn Khaldoun et ceux de Taha Hussein, les uns comme les autres. Ce qui confère au livre une certaine originalité et une véritable autonomie dans sa manière de penser, d’analyser et de lire, en dépit de toutes les insuffisances que l’on peut relever dans certains de ses détails.
Cette rencontre entre Ibn Khaldoun, le Maghrébin et l’Andalou, auteur de la Muqaddima et héritier de la lignée intellectuelle d’Ibn Rushd et d’Ibn Hazm, et le jeune Taha Hussein, cet Oriental méditerranéen, eut lieu alors que ce dernier n’avait pas encore vingt-huit ans. Elle ne fut ni une rencontre fortuite, ni une simple coïncidence académique. Elle fut un choix, et un choix décisif dans le tracé ultérieur de l’itinéraire intellectuel controversé de Taha Hussein.
Aujourd’hui, un siècle après la publication de De la poésie antéislamique, dès qu’il est question de raison et de pensée des Lumières, le nom de Taha Hussein est évoqué avec force et souvent avec ferveur. Les prises de position se partagent alors entre adhésion, dénégation et hésitation. Un débat comparable s’est également construit autour de l’œuvre d’Abd al-Rahman Ibn Khaldoun.
Remuer ces deux noms dans leurs tombes, c’est remuer l’histoire elle-même. Et, dans ces temps où la raison recule, s’attarder auprès de ces deux noms, les tirer de leurs tombeaux pour les faire à nouveau parler au présent, me paraît non seulement nécessaire, mais urgent.
Et lorsqu’il n’existe pas de consensus autour du nom d’un grand penseur ou d’un grand créateur, c’est là une situation plutôt positive. C’est précisément ce qui s’est produit, et continue de se produire, autour de Taha Hussein, critique et penseur qui n’a laissé aucun verrou sans essayer à en comprendre le mécanisme. Taha Hussein n’a pas limité ses combats à la poésie antéislamique, combat qui souleva contre lui les hommes de religion, les juges, les linguistes et les hommes politiques, ni à la question de l’identité culturelle égyptienne, dont il entreprit de redéfinir, s’attirant ainsi un vaste capital d’adversaires venus de tous les horizons, de la politique à la littérature, en passant par les hommes de religion. Cette exigence intellectuelle, cette audace dans l’interrogation, allèrent jusqu’à Ibn Khaldoun : sa thèse, La philosophie sociale chez Ibn Khaldoun, fut elle-même une véritable bataille intellectuelle avec Ibn Khaldoun, engagée depuis les amphithéâtres de la Sorbonne. Mais une question demeure : Taha Hussein disposait-il des instruments méthodologiques nécessaires pour lire Ibn Khaldoun et le soumettre à la critique, lui qui n’était ni historien ni sociologue, mais avant tout un écrivain et critique littéraire ? Dans une telle configuration épistémologique, Taha Hussein avait-il réellement compris Ibn Khaldoun ?
La figure d’Ibn Khaldoun a occupé les élites intellectuelles arabes et européennes depuis la publication de la Muqaddima, et plus encore depuis sa traduction en français. Celle-ci a constitué comme un signal d’alarme épistémique pour des générations de penseurs : hommes politiques, historiens, sociologues, économistes, anthropologues…
La figure d’Ibn Khaldoun n’a pas seulement retenu l’attention des spécialistes des sciences humaines et sociales ; elle a également nourri l’imaginaire des romanciers. Ainsi, le romancier Bensalem Himmich lui a consacré un roman en arabe intitulé (Al-?Allâma) (L’érudit), Abdesselam Cheddadi, spécialiste d’Ibn Khaldoun et traducteur de la Muqaddima en français, lui a également consacré une biographie romancée en français, publiée en 2017 sous le titre Ibn Khaldoun : une biographie romancée.
Plusieurs décennies après sa soutenance, la thèse du jeune Taha Hussein sur Ibn Khaldoun a suscité de nombreuses critiques et réactions, de la part de penseurs, d’historiens et de philosophes dont la rigueur et le rationalisme sont largement reconnus, parmi lesquels le penseur algérien Mustapha Lacheraf, le syrien Sati‘ al-Housri et le tunisien Mohamed Talbi.
Le premier reproche adressé par les détracteurs de Taha Hussein à sa lecture de la Muqaddima d’Ibn Khaldoun tient à son recours à une traduction jugée imprécise et incomplète, celle réalisée par De Slane. Plus encore, ils lui reprochent de ne pas avoir, dans ses citations, recours au texte arabe original, qu’il connaissait pourtant fort bien, et dont Étienne-Marc Quatremère (1782-1857) avait établi accompagné d’un appareil de notes particulièrement précis. Ou, du moins, supposent-ils qu’il le connaissait, puisque cette version était considérée comme la plus fiable. Pour ma part, je pense que Taha Hussein lisait bien le texte arabe dans son original et que, lorsqu’il citait Ibn Khaldoun, il s’épargnait simplement l’opération de traduire lui-même le passage en reprenant directement le texte traduit.
Je pense également qu’à cette étape de son parcours, sa maîtrise du français ne lui permettait peut-être pas encore de lever certaines complexités propres au texte de la Muqaddima. Il empruntait alors le chemin le plus direct : celui de la traduction.
Certains critiques reprochent par ailleurs à Taha Hussein d’avoir abordé Ibn Khaldoun sans être lui-même historien ni sociologue. De ce fait, estiment-ils, nombre de ses jugements relèveraient davantage du champ de la critique littéraire, fondée sur la sensibilité et l’intuition, et accordant au goût une primauté plus grande qu’à la raison. Ses détracteurs oublient toutefois que Taha Hussein a lui-même écrit sur l’histoire islamique, sur l’histoire antéislamique, ainsi que sur les périodes omeyyade et abbasside. Et lorsqu’il consacrait une étude à un poète ou à un écrivain, l’histoire n’en était jamais absente.
Il en fut ainsi dans ses travaux sur Bashshar ibn Burd, al-Ma‘arri, Abu Hayyan al-Tawhidi et sur bien d’autres figures qu’il entreprit d’étudier. Taha Hussein est un écrivain encyclopédique, à l’instar d’Ahmad Amin, d’Al-‘Aqqad, de Louis Awad, de Qasim Amin et d’Ali Abd al-Raziq. Ces élites intellectuelles passaient avec aisance de l’histoire au fiqh, de la littérature à la sociologie, sans nécessairement nommer les champs du savoir par leurs appellations disciplinaires.
Certains critiques de Taha Hussein lui reprochent également d’avoir employé à l’égard d’Ibn Khaldoun des qualificatifs sévères : opportuniste, arrogant, menteur. Or, lorsque nous revenons à la biographie d’Ibn Khaldoun et à ses rapports avec le pouvoir, nous constatons que nombre de ces caractéristiques humaines semblent bien présentes dans son parcours. Taha Hussein cherchait tà faire entrer Ibn Khaldoun dans l’espace de l’humain, avec ses failles, ses ambitions et ses rêves. Il écrivait sur le rapport de l’intellectuel au pouvoir, une problématique complexe, en citant les déplacements d’Ibn Khaldoun d’une cour à l’autre, entre les palais des souverains du Maghreb et de l’Andalousie. Certains adversaires de Taha Hussein l’accusent encore d’avoir « occidentalisé » Ibn Khaldoun, c’est-à-dire de l’avoir appréhendé à travers le centrisme européen.
Cette accusation est, pour une part, fondée et compréhensible. Taha Hussein, comme nombre des élites éclairées de son époque, rêvait d’une société arabe et musulmane à l’image de l’Occident moderne et technique : une société organisée autour d’institutions, de la citoyenneté, de l’urbanité et de la civilisation, du respect de la liberté des femmes, de la gratuité de l’enseignement et de la compétition politique.
C’est ce qui conduisit cette première génération d’intellectuels ayant noué un rapport étroit avec l’Occident à mesurer le degré de développement du Machreq à celui de l’Occident.
Et je pense que l’Occident demeure encore aujourd’hui un objet de désir, voire de convoitise, pour nombre de citoyens orientaux et nord-africains. Si les frontières des pays occidentaux s’ouvraient demain, il ne resterait sans doute qu’une minorité de jeunes dans les pays arabes et en Afrique du Nord. Plus d’un siècle après la soutenance, en 1917, de la thèse de Taha Hussein consacrée à Ibn Khaldoun, cet ouvrage revient au centre de la discussion et des débats entre les héritiers d’Ibn Khaldoun et ceux de Taha Hussein, les uns comme les autres. Ce qui confère au livre une certaine originalité et une véritable autonomie dans sa manière de penser, d’analyser et de lire, en dépit de toutes les insuffisances que l’on peut relever dans certains de ses détails.